Jiang Rong est l’auteur d’un des plus gros succès de ce début de siècle. Traduit dans une trentaine de pays, « Le Totem du loup », son unique œuvre, a été vendu à plus de 20 millions d’exemplaires depuis sa sortie en Chine en 2004. Couronné par de nombreux prix, dont le prestigieux Prix Man de littérature asiatique en 2007, il caracole encore aujourd’hui dans les ventes et continue d’alimenter de violentes polémiques dans son pays d’origine.

Jiang Rong, qui a passé près d’un tiers de sa vie à l’écrire, y relate le parcours initiatique d’un « jeune instruit » de la capitale envoyé comme berger dans une brigade de production en Mongolie-Intérieure pour participer à « l’œuvre de civilisation » voulue par les autorités à l’époque de la révolution culturelle et contribuer à sédentariser les nomades. « Le Totem du loup » suit la transformation du jeune homme au contact du peuple mongol et des loups. Fasciné par la sagesse des premiers et l’intelligence et la liberté des seconds, le héros finit par remettre en cause les fondements du régime chinois. Le récit s’achève par une condamnation sans appel de son peuple qualifié d’« immense troupeau de moutons » par opposition aux « guerriers » de la steppe.

Conte naturaliste ou brûlot politique déguisé en fable, hommage enflammé à la nature et critique en règle de la politique environnementale chinoise, ce roman touffu de plus de 600 pages, émaillé d’incroyables récits de combats, de références historiques et d’aventures épiques, a séduit tous les publics, des inconditionnels de Stendhal, dont les écrits ont manifestement influencé l’auteur, aux amoureux des animaux ; des historiens aux écologistes et aux politiques.

Alors qu’on vient de fêter les dix ans d’anniversaire de sa parution, « Le Totem du loup » est devenu le livre de chevet de nombreux Chinois, économistes, nouveaux milliardaires mais aussi ouvriers, étudiants, paysans et jeunes chefs d’entreprise, tous tenants d’une ouverture de la Chine au libéralisme. Il a ainsi été acheté en milliers d’exemplaires par des entrepreneurs pour le distribuer à leurs collaborateurs ; le but étant de les inciter à devenir des guerriers-loups conquérants et non pas ces moutons de Panurge forgés par des millénaires de règnes brutaux décrits par Jiang Rong.

« Le Totem du loup » fait désormais l’objet de thèses de doctorat même si les tenants de l’aile conservatrice du Parti communiste chinois continuent, aujourd’hui encore, de réclamer son interdiction. Selon la génération à laquelle ils appartiennent, ceux qui sont au cœur du système politique chinois ont, à son égard, des réactions contradictoires. Beaucoup pensent sans le dire tout haut que « Le Totem du loup » est porteur de messages fondamentaux nécessaires à la transformation du pays ; le film de Jean-Jacques Annaud n’aurait pas passé la censure sans encombre sans cette tendance majoritaire au sein des instances dirigeantes.

Ce n’est qu’en 2007, 3 ans après la publication du livre dans son pays, que Jiang Rong, sous la pression des réseaux sociaux et après l’obtention du Prix Man de littérature asiatique, a fini par dévoiler sa véritable identité. Derrière ce pseudonyme emprunté à un ancien empereur nomade, se cache en réalité, Lu Jiamin, un professeur de sciences politiques à l’université de Pékin, marié à Zhang Kangkang, une romancière célèbre. L’histoire de sa vie a bien des points communs avec celle de son héros.

Né en 1946 dans la province de Jiangsu, non loin de Shanghai, Jiang Rong a grandi entre deux fortes personnalités : sa mère, membre du Parti communiste chinois clandestin de Shanghai dès sa création, est issue d’une famille de Mandarins lettrés et a donné sa vie à la révolution. En 1949, lorsque Mao Tsé-toung prend le pouvoir, elle milite pour les droits des femmes à l’éducation et sillonne les maternelles pour prêcher la bonne parole. Son père est un haut fonctionnaire du ministère de la Santé, et un vétéran de la guerre contre le Japon. Jusqu’à l’âge de 11 ans et la disparition de sa mère, atteinte d’un cancer, le garçonnet vit dans une atmosphère stimulante. Il voyage beaucoup avec ses parents et s’imprègne de culture occidentale. « Ma mère, raconte-t-il, adorait les films et les livres occidentaux. Je lui dois d’avoir découvert des grands classiques du cinéma et j’ai le souvenir d’avoir lu avec elle l’œuvre des sœurs Brontë. C’est sans doute de ma mère que j’ai hérité mon penchant naturel pour le libéralisme. »

Après son décès, père et fils déménagent à Pékin. Le jeune homme manifeste très vite des velléités de rébellion. À 18 ans, il passe en conseil de discipline dans son lycée pour avoir rédigé une affiche critiquant la politique de son pays. « C’était, raconte-t-il, la première des quatre condamnations dont j’ai fait l’objet comme contre-révolutionnaire ». Handicapé depuis la guerre, le père a perdu de son aura et est désormais considéré comme une « sommité académique anti révolutionnaire. » Il est battu à mort. Déboussolé, écartelé entre les théories maoïstes et le libéralisme occidental, Jiang Rong finit par rejoindre les Gardes rouges.

Adieu Stendhal, Tolstoï, et les sœurs Brontë : il ne jure plus que par le Petit Livre rouge et veut, comme la majorité des Chinois, éradiquer « les quatre vieilleries » (vieilles pensées, vieilles cultures, vieilles coutumes, vielles habitudes). En 1967, alors que les livres sont confisqués et brûlés, il se porte volontaire pour la campagne… et embarque clandestinement ses auteurs préférés. Durant onze ans, Jiang Rong partage la vie des nomades, s‘immerge dans leur culture et développe une fascination pour les loups. Comme Chen Zhen, le héros de son roman, Jiang Rong a adopté et élevé un louveteau. Il s’est, lui aussi, heurté aux autorités chinoises : en 1970, il a été condamné à trois ans et demi de prison pour avoir publié un article sur le numéro 2 du Parti. Et est resté à jamais nostalgique de son aventure mongole.

De retour à Pékin en 1978, Jiang Rong reprend ses études pour devenir enseignant. Il cofonde presque aussitôt une revue protestataire, « Le Printemps de Pékin ». En 1989, il défile place Tian’anmen avec ses étudiants et est à nouveau condamné à dix-huit mois de prison. Il est interdit de publication, y compris dans le cadre de ses activités d’enseignant. C’est alors qu’il décide de se lancer dans l’écriture de son roman.

Lorsqu’en 2008, on demandait à Jiang Rong si les multiples peines d’emprisonnement auxquelles il a été condamné lui avaient fait envisager de quitter son pays pour gagner l’Occident, il répondait : « Jamais, pas un instant, j’ai toujours voulu continuer à me battre pour faire évoluer le régime. Il y a dix ans, ce livre ne serait jamais sorti en Chine et je serai parti en prison. C’est la preuve que mon pays a bougé. »

Aujourd’hui âgé de 68 ans, Jiang Rong est toujours aussi préoccupé par l’image des loups dans l’imaginaire mondial et reste un fervent défenseur de l’environnement. Quoiqu’il continue de cultiver sa légende d’homme simple, il vit désormais comme une star au Nord de Pékin dans une résidence luxueuse. Plus tout à fait Lu Jiamin, simple rebelle.

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Consultez aussi les pages : Histoire des loups / La mongolie au sein de la Chine / La révolution culturelle (1966-1976).