Après L’OURS, (sur lequel vous étiez premier assistant), puis DEUX FRÈRES, SA MAJESTÉ MINOR et OR NOIR, LE DERNIER LOUP est le quatrième film que vous produisez avec Jean-Jacques Annaud. Comment en parleriez-vous par rapport aux autres ?

LE DERNIER LOUP porte la marque des films de Jean-Jacques : il parle d’espoir à travers la relation entre un homme et un animal. Ce sont ses thèmes favoris, avec cette idée que cette relation permet d’abord à l’humain de mieux se comprendre lui-même.

 

C’est un projet qui s’est construit sur la longueur…dernierloup007

Oui, les chinois l’ont proposé à Jean-Jacques Annaud il y a un peu plus de sept ans, à la sortie du livre de Jiang Rong, « Le Totem du loup ». Jean-Jacques l’a lu et comme à son habitude, au bout des cinquante premières pages, il m’a appelé pour me demander de le lire également. Nous sommes tous deux tombés d’accord sur l’universalité de cette histoire : un jeune citadin découvrant une autre civilisation dans son propre pays, basée sur le respect de l’environnement. Il y avait aussi la fascination du héros pour les loups, sensation que nous partageons tous envers ces animaux. Et puis cette possibilité de filmer des paysages incroyables, ce que Jean-Jacques fait comme personne. Ainsi que des personnages porteurs de sentiments forts dont nous pensions qu’ils pouvaient toucher beaucoup de spectateurs de manière universelle…

 

Vous le disiez, ce sont les Chinois qui vous ont proposé ce film. Ils en sont les financiers principaux. Dans votre travail de producteur est-ce que ça a changé quelque chose ?

Oui car ce sont nos partenaires chinois qui étaient le moteur, même si LE DERNIER LOUP est devenu une co-production sino-française. Les droits du livre avaient été acquis par la société Beijing Forbidden City Co, la société de production de la principale chaîne de télévisions de Pékin. Le patron de cette structure, une jeune quadra, s’est d’emblée montré très intéressé par la thématique environnementale du récit. C’était incroyable pour nous : cette conscience que la surconsommation, notamment celle du charbon dans les grandes villes, mettait en péril l’équilibre écologique, donc l’avenir du pays…

Donc pour répondre à votre question : oui le film est chinois mais eux et nous avons souhaité une co-production avec la France, estimant qu’ainsi LE DERNIER LOUP traverserait mieux les frontières et pourrait toucher les spectateurs, dans les territoires où les films chinois pénètrent difficilement. À l’époque, le futur traité de coopération n’existait pas. Il n’a été signé officiellement qu’en avril 2014. Il a fallu se battre un peu, convaincre les autorités françaises : Jean-Jacques a fait deux voyages en Chine, dont un avec François Fillon alors Premier Ministre, avant de conclure au bout de plusieurs années. C’est l’échelle du temps de la diplomatie et de l’économie…

 

Ce qui veut dire qu’en attendant la décision officielle, le travail de fabrication du film, lui, a dû commencer ?

Sans scénario et sans production française au départ !

Jean-Jacques a signé en tant qu’auteur-réalisateur un accord avec la production chinoise afin de développer le scénario et lancer la préproduction. C’était un investissement sur l’avenir. Preuve en est : nous avons pu faire OR NOIR avant !

 

Quelle était la priorité pour mener à bien le projet du DERNIER LOUP ?

dernierloup008Comme je dis souvent, « nous avons un ours d’avance sur d’autres » ! Pour moi, l’essentiel était de trouver la pièce maîtresse : le dresseur des loups. À Pékin, le producteur exécutif que Jean-Jacques et moi avions fait engager par la production chinoise a essayé de nous convaincre de tourner avec les chiens-loups du chenil de la police centrale.

Des animaux superbes : malinois, bergers allemands et autres mastiff du Tibet mais qui n’avaient rien à voir avec les loups de Mongolie ! Là j’ai compris que la route serait longue… Elle m’a mené à Calgary au Canada, où j’ai fait se rencontrer Jean-Jacques et Andrew Simpson, sans doute le meilleur dresseur de loups au monde. Il en possédait une quarantaine à demeure, mais des animaux canadiens très différents des loups mongols. Il a fallu convaincre nos partenaires chinois que ce Canadien allait travailler durant plus de trois ans, qu’il fallait lui construire un grand parc spécialement adapté aux animaux très particuliers que sont les loups. Parallèlement, il nous a fallu convaincre le dresseur et son épouse d’aller vivre à Pékin pendant plusieurs années, faire une heure de route quotidienne pour aller surveiller la croissance et l’éducation de ces animaux, le tout au début sans scénario ! Ça a été compliqué mais, là aussi, tous ont accepté nos conditions et au final nous avons eu pour le tournage la meute de loups adultes dont nous avions besoin…

 

Entre temps, vos interlocuteurs ont changé de structure et de dimension…

Oui, le patron de la Beijing Forbidden City Co est devenu le n°2 de China Film Group, la société d’État, mais aussi la plus grosse société de production et de distribution cinématographique du pays ! À partir de là, les choses se sont accélérées. Il y avait non seulement une volonté artistique de faire le film mais aussi une volonté politique. Le dossier a rapidement passé toutes les strates de l’appareil d’état, jusqu’au ministère des finances qui a validé le budget, autour de 30 millions de dollars. Mais nous n’avons pas été moins libres pour autant, au contraire ! Jean-Jacques vous a parlé des deux comités de censure qui n’ont quasiment fait aucune remarque, sinon extrêmement mineures : deux phrases de dialogues et trois images sur la poitrine légèrement dénudée d’une actrice au moment où elle agrafe son corsage ! Nous n’avons reçu la visite des officiels sur le plateau que deux fois, pour dîner et faire des photos avec Jean-Jacques et les acteurs ! Ils n’étaient pas inquiets, ils faisaient simplement confiance au réalisateur en attendant que nous leur livrions le film… À aucun moment du tournage et du montage ils n’ont demandé à voir des images, jusqu’à Noël 2013 où au retour du dernier jour de tournage Jean-Jacques et moi-même avons organisé à Pékin une projection de scènes pré-montées qui les ont mis en joie. Alors attention, je ne dis pas que ce que nous avons vécu là-bas se reproduira pour chaque co-production entre la France et la Chine. Je crois que la personnalité de Jean-Jacques et cette certitude de nos partenaires qu’il livrerait un film hors du commun capable de voyager hors de leurs frontières, ont joué en notre faveur…

 

Au final, que gardez-vous de cette aventure qui aura pris sept ans, un véritable pan de vie ?

D’abord l’extraordinaire facilité de tournage là-bas, preuve que le cinéma est un langage universel. Nous n’étions pourtant que neuf Français sur une équipe qui a compté jusqu’à 650 personnes, mais avec des traducteurs, tout a été possible, dans l’écoute et le respect mutuel.

Ensuite, dans le processus de fabrication, même si les discussions ont été parfois complexes avec les fonctionnaires d’État de China Film, nous avons toujours trouvé « un gentlemen agreement »… Pour ma part c’est peut-être la post-production qui a été la plus délicate : finaliser les images (dont 1000 plans de VFX), une partie du son en Chine puis le mixage en France pour des raisons de co-production. Il faut maintenant que le film sorte et vive sa vie mais LE DERNIER LOUP restera une aventure d’exception qui a bousculé mes repères. En Chine, rien ne fonctionne de la même façon ni selon les même codes. J’en parle comme de l’anthropologie moderne, quelque chose d’hors normes…

xaviercastano