Comment a débuté cette incroyable aventure qui remonte pour vous à il y a environ 7 ans ?

20080107_9999_270Tout a commencé par une délégation chinoise qui est venue me rencontrer à Paris.

Il faut d’abord expliquer que « Le Totem du loup » a été un phénomène littéraire étourdissant en Chine. Sorti là-bas en 2004, le roman avait échappé à la vigilance de la censure. Masqué sous un pseudonyme, l’auteur était inconnu. Son récit autobiographique se déroulait dans la lointaine province de Mongolie Intérieure, en 1967, aux débuts de la Révolution Culturelle. Les services officiels n’y ont pas prêté attention. Sauf que cette histoire a réveillé beaucoup de choses. Le parcours initiatique d’un jeune citadin découvrant la campagne reculée et s’éveillant à la vie nomade dans une contrée sauvage avait, des décennies plus tard, une résonance particulière dans ce pays aux prises avec de terribles problèmes d’environnement et de pollution…

 

La parution du livre a donc été une prise de conscience générale de ce péril environnemental…

Le buzz sur les réseaux sociaux a été colossal. « Le Totem du loup » est devenu le succès littéraire le plus important en Chine depuis le « Petit livre rouge » de Mao. Les lecteurs ont au passage découvert l’existence de ces régions magnifiques et pures de Mongolie Intérieure, aujourd’hui menacées.

 

Mais je reviens à ma question initiale : comment ce projet a-t-il bien pu arriver jusqu’à vous ?

J’avais entendu parler de ce livre à sa parution en traduction française et lu quelques bonnes feuilles, un peu à la manière du « Nom de la Rose » dont j’avais lu des extraits il y a des années. Je constate alors que les thèmes développés dans « Le Totem du loup » me sont familiers. L’étudiant Chen Zhen projeté en pleine campagne en 1967 n’est pas sans me rappeler le jeune homme que j’étais moi-même en cette même année, sorbonnard découvrant le Cameroun, m’amenant plus tard à tourner LA VICTOIRE EN CHANTANT, mon premier film. L’idée de ce « jeune instruit » se prenant d’amour pour son improbable région d’accueil, élevant en cachette un loup au milieu des troupeaux de moutons n’est pas non plus sans me rappeler les thèmes bien enracinés dans ma vie et mon travail… C’est alors que ceux qui sont devenus mes producteurs et partenaires débarquent dans mes bureaux de la rue Lincoln à Paris. Ils me proposent d’adapter le roman pour le grand écran. Je leur rappelle que je n’ai pas toujours été en odeur de sainteté auprès des autorités chinoises. « La Chine a changé, répliquent-ils. Et puis nous sommes pragmatiques : nous avons besoin de vous. »

J’accepte l’offre d’un voyage à Pékin. Sur place, je découvre que mes films ont été très largement diffusés dans le pays, trouvant leur place dans le mince quota réservé aux productions étrangères. Dans un réjouissant paradoxe, mon film qui a été le plus vu, L’AMANT, est toujours interdit.

 

Le voyage se fait-il en catimini ou tout à fait officiel ?

À ma descente d’avion à Pékin, j’ai été convié à l’Hôtel de Ville pour croiser les baguettes avec le maire. Un « fan » du livre très préoccupé par la baisse du tourisme dans sa ville pour cause de smog. Je suis parti le soir même pour la Mongolie, en compagnie de Jiang Rong, l’auteur du bouquin et admirateur de Stendhal, sa sœur qui travaille pour une grande compagnie américaine, le mari de celle-ci, économiste célèbre aux idées décoiffantes, le copain de Jiang Rong qui avait partagé l’aventure avec lui à l’époque et devenu LE peintre de la Mongolie, lui-même grand admirateur de Millet, Corot, et des pré-impressionnistes de l’Ecole de Barbizon. Aussi le patron de la chaîne de télé de Pékin, un quadra dynamique et affable avec son épouse ex-danseuse. Un séjour de trois semaines sur les lieux mêmes de l’histoire, au pied de la montagne où le bébé loup a été découvert, sur les rives du lac gelé où se sont noyés les chevaux, auprès des vieux éleveurs qui n’ont rien oublié de l’affaire. Nous sommes rejoints par un directeur de la photographie natif de la steppe profonde et son copain star de la pop mongol. On rigole, on picole. L’alcool de lait de jument fermenté opère un parfait mordançage des boyaux propice à la soudure des amitiés. Et à la fin de chaque repas chacun se lance dans de passionnés plaidoyers sur l’indispensable tournant que doit accomplir la Chine pour préserver ses espaces naturels et ses espèces sauvages.

 

Vous vous doutez évidemment que ce discours-là est assez inconcevable vu de France…

Je suis tombé sur un groupe sans doute un peu particulier, mais au bout du compte représentatif de ce basculement de l’opinion qui était en train de s’opérer dès ces années-là. Les habitants des villes suffoquent, ne peuvent plus sortir sans masque. Ils doivent s’aider de la géolocalisation de leur smartphone pour retrouver leur immeuble. Leurs enfants sont privés d’activités de plein air sous peine de maladies pulmonaires. Les gens des campagnes sont régulièrement intoxiqués par des eaux souillées, ou chassés de leurs terres par l’envahissement du béton. Tout cela est quotidiennement rapporté sur les chaînes de radios et de télés du pays. Il ne s’agit plus de faire bonne figure, il s’agit de survivre. Alors, oui, la Chine se sait obligée de changer. Même si de nouvelles directives tentent de faire barrage aux « informations négatives antipatriotiques ».

De loin, on n’a jamais le même regard que quand on vit sur place et qu’on partage son quotidien avec la population du cru. J’ai découvert un pays et un peuple autre que celui que j’imaginais. J’ai été reçu avec beaucoup de convivialité, mes acteurs et ma vaste équipe ont entretenu avec moi un rapport affectueux. J’ai travaillé dans une incroyable liberté. J’ai sans doute bénéficié d’une position privilégiée. Mais ce qui m’a plu tout de suite, c’est aussi une franchise rafraîchissante. Par exemple quand on me dit dès le premier diner : « Ce que vous savez faire, ici, on ne sait pas le faire. Pas encore. Alors on va bien regarder comment vous faites, et quand on aura compris, on n’aura plus besoin de vous ». Et tout le monde lève son verre mort de rire. Kampé !

 

Cette liberté que vous évoquez s’explique aussi sans doute par le fait que plusieurs de vos films ont été vus en Chine. Par quoi s’est-elle concrètement manifestée dans la fabrication du DERNIER LOUP ?

Il faut normalement attendre de longs mois pour que le Bureau du Cinéma donne dernierloup001son feu vert sur un scénario. Le nôtre a été écrit en France avec Alain Godard. Je l’ai terminé à Pékin après sa disparition. Le lendemain du jour où j’ai remis le texte à China Film Group, j’ai reçu une note de lecture comme on en reçoit des studios américains, mais d’une amabilité tout orientale. Trois scènes semblaient poser problème. J’ai renvoyé un courrier proposant de me les laisser tourner et de juger sur pièce. La proposition a été acceptée. Les scènes sont dans le film, telles que je les avais écrites.

En revanche l’apparition fugace de la pointe de seins d’une bergère m’a été signalée comme risquant de troubler la pudeur chinoise. J’ai remplacé les deux secondes incriminées par celles d’une autre prise plus respectueuse de l’anatomie des jeunes filles mongoles. J’ai aussi corrigé deux mots de dialogue. Je suis peut-être un miraculé de la censure, je ne sais pas.

 

Vous êtes sur place à ce moment crucial ?

Non, j’étais rentré à Paris, sachant par mes confrères que les choses pouvaient durer. Au bout de trois semaines j’ai commencé à m’agiter sérieusement, inquiet que la version exploitée en Chine se trouve amputée de certains plans, ou de scènes entières. Souci supplémentaire : la Commission qui veille au respect des spécificités régionales. 56 minorités cohabitent en Chine, soit environ 200 millions de personnes. Je suis le premier à penser qu’il est important de respecter leurs particularismes. Mais, malgré quatre conseillers engagés pour m’aider à ne pas faire d’erreurs, je me suis angoissé d’en avoir laissé passer certaines sur la culture et les traditions mongoles… Bref, avant le coup de fil libérateur, mon mois de juillet 2014 a été fiévreux !

 

Que pensez-vous de la concurrence des films chinois ?

Dans le domaine du cinéma je vois plus la Chine comme un partenaire possible pour la France qu’un concurrent. La concurrence, en Chine, est américaine. Elle n’est pas de bonne qualité. Les films hollywoodiens qui ont accès à ce qui va devenir le plus grand marché cinématographique du monde dans les années à venir sont les blockbusters standardisés aux idées prévisibles et au visuel globalisé.

Les professionnels chinois sont avides d’échanges plus diversifiés. Ils multiplient les rencontres avec leurs collègues des pays producteurs.

 

Comment d’ailleurs LE DERNIER LOUP est-il considéré vu de Pékin : comme un film chinois fait par un Français ou comme un film français fait avec des capitaux chinois ?

Au Canada, LA GUERRE DU FEU était un film canadien. En Allemagne, LE NOM DE LA ROSE était un film allemand. Vu d’Afrique LA VICTOIRE EN CHANTANT qui a obtenu l’oscar pour la Côte d’Ivoire est un film africain. LE DERNIER LOUP est un film chinois. C’est aussi mon film.

 

Est-ce que l’obstacle de la langue ou plutôt des langues a été à un moment un handicap, notamment avec vos comédiens ?

Sur un plateau nous parlons tous la même langue : celle du cinéma. Technicien ou acteur, chacun sait ce qu’il a à faire et le moment où il faut le faire. La seule difficulté, quand on ne pratique pas les idiomes du tournage – en l’occurrence le Mandarin et le Mongol – est de juger de la prononciation des mots et de la subtilité des accents. Je me suis entouré de spécialistes des deux langues affectés au dépistage des fautes de texte ou d’articulation.

 

Puisqu’on parle de vos comédiens, ils sont tous professionnels ?

Pour la figuration, nous avons engagé des éleveurs et des cavaliers du coin. Mais tous ceux qui ont un rôle avec du texte, même quelques mots, sont des acteurs professionnels.

Seuls les trois protagonistes sont des stars Han, l’ethnie dominante de la Chine. Les autres sont venus des quatre coins de la Mongolie Intérieure, après un casting qui m’a fait parcourir des milliers de kilomètres pour aller à leur rencontre.

 

Parlons des aspects techniques du film. Certaines des séquences sont d’une ampleur absolument dantesque en termes de figuration, d’animaux, d’action, de décors. Le budget est d’une quarantaine de millions de dollars, ce qui est une grosse somme à l’échelle chinoise : vous diriez que rien ne vous a été refusé ?

J’ai bénéficié de la volonté de l’industrie cinématographique chinoise de s’améliorer, de changer de niveau. Producteurs, acteurs, réalisateurs, techniciens, tous posent un regard très critique sur leur travail. Sur les 400 films produits par an on trouve chaque année de vraies pépites. L’Industrie chinoise du cinéma d’aujourd’hui me fait penser à la situation de l’Italie dans les années 60, la grande époque du Péplum et du Spaghetti Western, où la machine à faire des entrées avec des productions de basse qualité côtoyait un cinéma de haut vol sous l’impulsion de grands créateurs.

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Si l’on parle du matériel, c’était la même chose ?

Le premier jour de tournage, je fais sortir les caméras 3D et je m’aperçois que non seulement elles sont dans un état épouvantable mais que personne ne sait s’en servir. Je tente (mal) de contenir ma colère. J’explique qu’on ne pourra pas faire le film dans ces conditions… Je tente de filmer ma scène avec ce matériel précaire. Après la pause on me révèle que les assistants ont fait une fausse manœuvre et que rien n’a été enregistré. La moitié de mes amis français veulent retourner chez eux. Mon chef opérateur s’enferme dans sa chambre et pleure. On s’acharne et on réussit à mettre en boîte la scène follement compliquée de l’attaque des chevaux.

Nous sommes en novembre.

Quand je reviens en janvier on m’offre une surprise : deux caméras neuves, achetées à Munich. Alignés derrière, une quinzaine de membres de l’équipe image, de retour d’Allemagne où ils ont été envoyés en stage. Un an plus tard l’équipe caméra est devenue l’une des plus performante avec laquelle il m’a été donné de tourner.

Pour le reste, il a fallu faire parfois avec la réalité locale. Les ventilateurs par exemple… Ils étaient indispensables pour les scènes de blizzard. Comme le carburant-aviation est interdit en Chine, il a été impossible d’utiliser les moteurs d’avion maniables auxquels nous sommes habitués. Nous avons dû faire avec d’antiques ventilateurs électriques de studio, engins de 400 kilos montés sur des petites roulettes que j’avais déjà croisés dans les années 60 en visitant les studios d’Union Soviétique. Une petite cinquantaine de gaillards en manteau vert et toque de fourrure se sont reliés pour haler, pousser, porter mes machines à vent au sommet des collines, tirer les câbles en triphasé sur des kilomètres de pentes verglacées. Le tout en chantant, en glissant, en riant…

Mais en pur contraste, je disposais aussi du luxe de matériel ultra-moderne, comme ces deux rares projecteurs surpuissants de 1000 KW accrochés au bout de grues télescopiques, capables d’éclairer la nuit, en pleine tempête, des surfaces de la taille d’un terrain de football…

 

Quel est le statut de ces gens dont vous parlez ?

Ils sont embauchés, payés à l’année comme l’étaient les techniciens de la SFP chez nous autrefois… Ils ont la garantie de l’emploi, la garantie de manger les ragoûts déplorables et les soupes froides de la cantine, de travailler 7 jours sur 7. Mais aussi de vivre l’excitation des plateaux et surtout de voir augmenter leur salaire de 20% tous les ans. (Sur la feuille de service est indiquée l’heure du début du tournage, pas celle de fin, qui est à la discrétion de la mise en scène. Metteurs en scènes, stars et techniciens sont habitués à ces rythmes et dorment dans les camions entre les prises.)

 

Combien étiez-vous sur ce tournage ?

480 techniciens, 200 chevaux, près d’un millier de moutons, 25 loups, et la cinquantaine de dresseurs et soigneurs qui s’en occupaient… dont des gardes armés, certains fermiers du coin ambitionnant de nous « emprunter » quelques-uns des loups pour les accoupler avec leurs chiennes…

 

J’imagine que l’infrastructure autour de ces animaux a été colossale ?

Pour héberger les loups, nous avons construit cinq bases de vie, ainsi que les camions spéciaux destinés à les transporter entre les différents décors. Comme tous les animaux sauvages, les loups souffrent de stress, au-delà de 20 kilomètres de route.

À proximité de chaque zone de tournage, chacune des bases occupait un peu plus d’un hectare, cerné d’une palissade de quatre mètres de haut, enfouie d’un mètre cinquante de profondeur : les loups sont de redoutables terrassiers ! Ces dispositifs nécessitant du gardiennage, de l’eau, de l’électricité, du chauffage, de la nourriture ont fait partie des postes lourds du budget du film…

 

Question au passage : comment fait-on pour que loups et chevaux courent en parallèle sans que les premiers n’aient envie de croquer les seconds ?

Les loups adorent la viande de cheval, et les chevaux n’ont aucune envie de leur servir de repas. Ces scènes ont été très compliquées à tourner et très dangereuses car nous filmions en travelling, de nuit, entassés sur des quads instables en pleine tempête de neige…

Andrew Simpson, dresseur-en-chef, n’aurait jamais laissé ses animaux prendre les risques que nous avons pris…

 

Avant de parler plus longuement des loups, un dernier mot technique à propos de la 3D puisque LE DERNIER LOUP y fait appel. Or, je vous croyais extrêmement rétif à ce procédé…

Il y a un surcoût énorme à tourner en 3D, environ 1/3 du budget en plus. J’ai longuement hésité. Ce qui m’a fait dire oui va vous surprendre : j’ai estimé que ce sont les scènes intimes de proximité avec le bébé loup qui en profiteraient.

 

dernierloup005Je pensais que c’étaient les scènes au contraire spectaculaires qui bénéficiaient le plus de la 3D…

Tout le monde commet la même erreur ! La 3D ne sert pas à grand-chose pour les grands espaces. Au-delà de quinze mètres on ne voit plus en relief. En revanche tourner dans une petite yourte prend tout son sens en 3D. C’est sur la proximité avec les visages, avec l’émotion des acteurs que la stéréoscopie apporte un véritable supplément. J’ai banni les images « tape à l’œil », au sens littéral, où des objets surgissent hors de l’écran pour sauter au visage.

 

Vous aviez en quelque sorte expérimenté la 3D pour le tournage de GUILLAUMET… A-t-elle beaucoup évolué ?

Oui, globalement, les caméras sont vingt fois moins lourdes et infiniment moins compliquées à manier. Aujourd’hui, pour voir le résultat il suffit au réalisateur de chausser les lunettes spéciales et de regarder l’écran de contrôle. À l’époque des AILES DU COURAGE, je devais prendre un avion pour aller découvrir mes « rushes » à l’autre bout du Canada. Au plan de la lourdeur technique, la 3D ralentit le tournage, mais n’est pas insurmontable. La difficulté est ailleurs : le metteur en scène doit changer le logiciel de son cerveau. Il ne gère plus une image plate dans un cadre, mais des volumes dans un espace. De peintre, il devient sculpteur.

Ensuite il faut redoubler de vigilance au montage, toujours songer aux efforts demandés aux yeux du spectateur. En 2D, vous vous installez dans votre fauteuil, vous faites le point sur l’écran une fois pour toutes. Avec la 3D, la convergence et la focalisation changent à chaque plan. Quand le montage est chaotique, c’est le mal de crâne assuré. Au détriment de l’histoire…

 

Mais dans l’utilisation du matériel, tourner en 3D n’a selon vous aucune incidence lors d’un tournage ?

Il faut plus de temps pour installer le plan, faire très attention aux lumières en contre-jour : le moindre reflet est catastrophique puisqu’il n’est pas le même sur l’objectif droit que le gauche et la fusion des images ne se fait plus. Il faut aussi se méfier des amorces en avant plan qui prennent une importance diabolique.

Enfin un flocon de neige, une goutte de pluie ou une poussière qui se pose devant l’un des objectifs sur la vitre semi-réfléchissante est rédhibitoire : l’élément perturbateur n’apparait que sur un seul œil. Nous avions en permanence quatre « assistants-souffleurs », deux de chaque côté, qui chassaient la neige munis de sèche-cheveux ou de tuyaux reliés à des compresseurs ! Ce qui évidemment faisait détaler les loups…

 

Justement, venons-en aux vraies stars de ce film et commençons par le début : la naissance et le dressage des louveteaux…

Nous avons appliqué le même processus que pour L’OURS en nous y prenant très en amont. Pendant l’entraînement de mes plantigrades, j’avais, à l’époque, eu le temps de glisser le tournage du NOM DE LA ROSE. En attendant que nos loups deviennent adultes, j’ai tourné OR NOIR. La production chinoise a financé la préparation en acceptant que trois ans seraient nécessaires avant de pouvoir tourner la première image… Il fallait acquérir des bébés loups, les faire grandir dans des parcs spécialement conçus pour leur croissance, sous surveillance constante. Je connais peu de producteurs qui auraient eu le courage d’effectuer ce saut dans l’inconnu. Nous avons embarqué dans l’aventure le plus célèbre des dresseurs de canidés au monde, le canadien Andrew Simpson, qui s’est installé à Pékin pour trois ans. Après le tournage, Andrew a obtenu l’autorisation exceptionnelle d’emmener avec lui les animaux qu’il avait élevés et vus grandir, qu’il avait entrainés quotidiennement et qui étaient devenus ses enfants. La meute habite aujourd’hui sur les contreforts des rocheuses, dans la région de Calgary. Andrew me raconte que les loups attendent chaque jour de revoir arriver les camions caméras…

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Concrètement, dans le travail quotidien ça se passe comment ?

Un aimable cauchemar. Le loup est un animal très sauvage, toujours sur le qui-vive. Il n’obéit qu’à son chef de meute, qui n’obéit au dresseur que quand il le consent. Il ne se laisse pas approcher. Impossible de le nettoyer s’il s’est roulé dans la boue, ou la bouse. Il faut attendre des heures, des jours parfois, pour qu’il « sente » une scène. Il faut être prêt à déclencher au moment où le roi décide de lancer l’action.

Nous avions deux groupes, dont un particulièrement redoutable. Les petits du premier groupe avaient été acquis avec une semaine de retard après leur naissance. Ils n’ont pas confondu les dresseurs avec leurs vrais parents. Ils n’ont jamais pu être domestiqués. En réalité un atout pour le film.

Autre piège : tous les loups, dans le monde entier, naissent entre mi-mars et début avril. Nous avons dû établir notre plan de travail en fonction de cette réalité. Nous avons interrompu le tournage de nombreuses fois pour laisser grandir notre jeune protagoniste. Encore un bienfait pour le film à vrai dire : la couleur de la steppe typique du passage des saisons est parfaitement juste par rapport à son développement.

 

Quel est votre regard de metteur en scène sur ces acteurs très particuliers ?

Les grands acteurs sont souvent incontrôlables, déconcertants, fascinants, touchants. Parfois adorables, comme notre chef de meute, le roi « Cloudy », à qui j’avais confié le premier rôle. Il avait décidé que j’étais son ami, que je pouvais le caresser, qu’il devait m’embrasser chaque matin en une longue et tumultueuse séance de léchage. Privilège rare qui m’a valu mon lot d’anoraks lacérés et d’estafilades sanguinolentes. La reine « Silver », son épouse, mettait généralement fin à nos effusions en me tirant le bas de pantalon et en me croquant les cheveux. La mienne, ma collaboratrice et scripte Laurence, a réalisé très tardivement que « Cloudy » ne s’appelait pas « Claudie ».

 

Incroyable à quel titre ?

Incroyable parce que j’étais le seul avec son dresseur à pouvoir l’approcher. Incroyable parce que, selon le même Andrew, c’était aussi inattendu qu’inexplicable. Dès que nous avons été « présentés », alors qu’il venait de s’arroger le pouvoir au sein de le jeune meute, il s’est avancé vers moi en rampant, la queue entre les pattes, le regard infiniment doux… Il m’a reniflé, puis s’est couché sur le dos en offrant son ventre. Andrew m’a suggéré de le caresser… Cloudy m’a léché furtivement un doigt puis est parti rejoindre ses sujets. Il s’est frotté à chacun d’eux pour leur transmettre mon odeur. Jour après jour, il a recommencé le même manège mais de moins en moins en vassal, de plus en plus en ami. Il n’a jamais accepté de travailler sans son câlin du matin…

 

C’est-à-dire ?

Je devais franchir la barrière électrifiée, pénétrer sur son territoire, attendre qu’il s’élance vers moi. Puis, dressé sur ses pattes arrières, celles de devant posées sur mes épaules, il commençait le débarbouillage. La séance durait autour de cinq minutes. L’équipe patientait sagement à côté des caméras. « Let him get you out of his system » recommandait Andrew. Alors je refranchissais l’enclos dans l’autre sens. Mon assistante attendait avec une boîte de Kleenex, une bouteille d’eau de rinçage, du désinfectant, et mes lunettes que je lui avais confiées.

Vers la fin du tournage est venue l’apothéose. Cloudy a réinventé le french-kiss, en plongeant son interminable langue entre mes dents. Andrew m’a expliqué que les mamans-loups procèdent ainsi pour donner à manger à leurs petits en leur régurgitant la nourriture… Signe d’affection donc.

 

Je veux bien comprendre ce rapport d’affection avec le loup mais tout de même, il reste sur le fond une bête sauvage et dangereuse…

Il n’y a pas de passion sans risque. Je fais un métier passionnant.

 

Aucune angoisse, à aucun moment ?

En préparant le film, il m’est arrivé de nombreuses nuits de me réveiller en sueur en me disant : « mais comment vais-je faire pour tourner ces scènes de poursuites entre les loups et les chevaux ? »… Sur le papier, ça peut-être un grand moment de cinéma quoique logiquement infaisable. Pourtant nous avons tourné cette scène, accrochés au ras du sol sur des quads fonçant dans le blizzard sur un terrain cabossé au milieu de deux cent chevaux aveuglés par la neige.

 

Vous avez également utilisé des drones…

Oui parce que pour les scènes aériennes l’hélicoptère aurait fait voler la neige dans une orgie de décibels et paniqué les animaux. Le drone a l’avantage d’être silencieux. Nous en avons pulvérisé un en filmant un de nos troupeaux de chevaux au galop. J’ai vu l’image de contrôle commencer à vriller et chuter en feuille morte. Catastrophé, je me précipite sur le lieu de l’impact. Les propriétaires chinois de l’appareil récupèrent la carte mémoire. Ils exultent parce que les images sont intactes. Ils vont à leur camion et sortent un second drone. Ils insistent pour que je fasse une autre prise le lendemain. Je les remercie de tant de mansuétude et de générosité, avant de réaliser que le tarif d’une deuxième journée de tournage leur remboursait pratiquement l’appareil perdu.

 

Ajoutons à tout cela un élément non négligeable : loups et chevaux ne sont pas vraiment des amis !

Pour toutes les scènes où les deux espèces travaillent ensemble, Andrew Simpson a fait aménager des couloirs délimités où loups et chevaux ont répété séparément pendant des mois.

Au moment du tournage, les dresseurs de loups ont revêtu des collants bleus et ont travaillé à cheval, en compagnie des responsables des chevaux eux aussi déguisés en schtroumpfs afin d’être effacés en post-production. Les deux équipes ont encadré le troupeau de chevaux et surveillé la meute, susceptibles d’intervenir au moindre risque. Sur le millier de plan d’effets spéciaux du film, une bonne partie a été consacrée à cette opération d’effacement. Les autres ont été utilisés pour ajouter des loups, filmés indépendamment des chevaux pour les moments où la proximité était jugée trop périlleuse…

 

Ça n’aurait pas été plus simple d’ajouter ces loups numériquement en post-production ?

Nous avons aussi utilisé cette technologie coûteuse en temps comme en part de budget pour une quinzaine de plans. Le 100%dernierloup006 numérique donne de très bons résultats pour les plans larges ou les plans dits « de coupe » rapides. La technologie est en revanche infiniment complexe à manier sur les scènes d’émotion.

Les images « CGI », générées au computer, sont spontanément imprégnées de psychologie de cartoon. Ce n’est plus l’âme ni l’instinct d’un acteur — humain ou animal — qui sont donnés à voir, mais l’idée que s’en fait le programmateur, lequel, le plus souvent puise son inspiration dans les jeux vidéo ou les images électroniques de son quotidien.

 

Un mot d’une autre composante importante du film, qui renvoie à l’une de vos thématiques fortes : la place de la terre, des paysages, une nouvelle fois primordiale…

La virginité des espaces est une des matières constitutives du film. La splendeur de la steppe est « l’écrin » indissociable du loup de Mongolie, lui-même symbole héroïque et désespéré de la vie sauvage.

En massacrant la vie des autres, nous nous acheminons vers une tragédie. Je suis accablé depuis des années par ce patient suicide que notre espèce organise pour elle-même.

Jiang Rong, l’auteur du roman, a été le témoin de l’ignorance dévastatrice pour l’environnement entamée dans les années 60. Des erreurs faites en Chine à grande échelle, hélas comme presque partout. J’étais au Cameroun à cette époque. Le Bien, c’était de couper la forêt primaire pour la remplacer par des plantations de cacao ou d’ananas, de transformer les espaces libérés en prairies destinées à l’élevage, d’inonder des départements entiers pour irriguer ces territoires nouvellement conquis pour la monoculture…

 

LE DERNIER LOUP est votre treizième film. À vous écouter en parler, j’ai le sentiment que votre appétit de cinéma n’est toujours pas rassasié !

Ce voyage incroyable a été tellement gai, divers, riche et chaleureux…

J’aurais aimé qu’il dure encore. Mais ce film que j’ai tant aimé concevoir et mettre au monde va faire comme les autres. Il va s’en aller vivre sa vie. Il va me laisser seul sur le quai de la gare.

Je vais passer des semaines, des mois peut-être à organiser le prochain coup de foudre.

 

Vous qui avez en quelque sorte enchaîné depuis vos débuts, n’avez pas envie d’une vraie pause ?

Laurence, mon épouse, qui m’accompagne sur les plateaux et dans la vie depuis notre rencontre sur COUP DE TÊTE, sourit quand on l’interroge sur nos vacances. Elle raconte comment emporté par le courant du fleuve Niger j’écrivais les scènes du NOM DE LA ROSE indifférent à l’attaque de notre pirogue par un troupeau d’hippopotames. Ou comment, trébuchant le long des sentiers de trekking de Djibouti je gribouillais sur un calepin le découpage technique de STALINGRAD. Les mots vacances, sport, distraction, hobby m’ennuient. Je pratique un seul sport, le cinéma, un sport de l’extrême.

J’apprécie chaque jour l’incroyable privilège de ma vie de cinéaste… Un bonheur que mon métier consiste à faire partager.

 

Vous qui aimez tant les images mais aussi les mots, si je vous demandais de n’en choisir qu’un pour résumer votre parcours d’homme et de cinéaste, lequel choisiriez-vous ?

Le mot « cœur ». Je crois qu’il ne faut pas tricher avec soi, il faut vivre selon ses envies, selon les pulsions de son cœur. Il faut se consacrer tout entier à rendre cette utopie possible. Il faut se battre pour faire ce qui plaît à son cœur. Mon bonheur est d’emmener mes équipes dans le spectacle de la fabrication d’un rêve et de regarder leurs yeux. S’ils pétillent, alors j’ai gagné. Mon cœur palpite.

Annaud