Caractéristiques physiques

dernierloup027Loups gris, loups rouges, à crinière, loups d’Ethiopie, de Tasmanie… il existe 32 sous-espèces de loups que les scientifiques répertorient en fonction de leur taille, leur couleur, leur localisation géographique et leur environnement écologique. Un loup mesure entre 1,10 mètre et 1,50 mètre de long et peut peser jusqu’à 80 kilos (la moyenne est de 40). Très puissante, la pression de ses mâchoires n’est pas loin d’égaler celle d’une hyène. Il est capable d’ingurgiter 9 kilos en une seule fois mais ne mange ni tous les jours ni de façon régulière (ses besoins alimentaires quotidiens varient entre 4 et 8,5 kilos et les mammifères ongulés sont la base de son alimentation). À cause de ses yeux qui flamboient dans la nuit, on lui prête une vue perçante. Son cerveau est, en réalité, essentiellement formaté par son odorat (chaque loup a sa propre odeur qui permet de détecter son identité et il sait déceler la présence d’un animal à 270 mètres à contrevent ; selon les différentes thèses des spécialistes, son odorat est entre 100 fois et 1 million supérieur à celui d’un homme).

Un loup consacre un tiers de son temps à se déplacer et parcourt en moyenne 30 kilomètres par jour à une vitesse qui peut aller jusqu’à 50, voire 70 kilomètres heures. Les empreintes de ses pattes (12 centimètres de long sur 10 de large pour un mâle adulte) lui permettent de se déplacer très facilement y compris dans la neige et sur des surfaces gelées – il s’en sert comme de raquettes. Il jappe, aboie, glapit, grogne et geint mais le hurlement, qui exprime des émotions variées, joie ou tristesse, signes de ralliement ou SOS de détresse, est la plus connue de ses vocalisations. Un loup peut vivre entre 9 et 13 ans et jusqu’à 17 lorsqu’il est en captivité.

 

La société des loups

Modèle, sujet de défiance et sujet d’étude

Loup6Étudié et imité par les sociétés de chasseurs, qui reconnaissaient et admiraient ses qualités de prédateur et chassaient, comme lui, en groupe, le loup a très vite suscité la méfiance au sein des populations sédentarisées. On le craint, on le diabolise sans chercher à le connaître. Ce n’est qu’à partir de 1940 qu’un scientifique, Rudolph Schenkel, entreprend d’étudier son comportement et d’en appréhender la complexité en observant des spécimens retenus en captivité au zoo de Bâle. En 1944, « The Wolves of Mount Mc Kinley », d’Adolph Murie, est le premier véritable essai scientifique moderne consacré à l’espèce. Mais il faut attendre encore quinze ans et le début des années soixante pour qu’enfin biologistes et éthologues fassent tomber les idées reçues sur cet animal. Les travaux de David Mech («The Wolves of Isle Royale » en 1966) et d’Erich Klinghammer contredisent ainsi radicalement la perception collective liée au loup : on découvre un animal craintif vis-à-vis de l’homme, attentif à ses congénères, un prédateur efficace et non pas uniquement destructeur.

 

Esprit de clan, hiérarchie, rites et jeux de société

Loin de posséder le caractère asocial qu’on lui prête communément, le loup a l’esprit de clan. N’étant pas, tout comme l‘homme, en haut de la chaine alimentaire, l’espèce, qui s’est développée dans des régions peuplées de lions et de tigres, supérieurs en force et capables de chasser seuls, a été contrainte d’appliquer la théorie selon laquelle l’union fait la force à condition qu’elle se place sous la conduite d’un chef respecté. Toute l’organisation des loups découle de cette nécessité.

 

Les loups vivent donc en meute, une cellule familiale qui peut regrouper entre 5 et 15 individus (exceptionnellement 30 dans certaines régions du monde, dont l’Alaska et la Mongolie). Ils possèdent un sens aigu de la vie en collectivité ; extrêmement sociable, le loup est ainsi l’un des rares mammifères à prendre ses repas en communauté. Très hiérarchisée, la meute est soumise à l’autorité d’un couple dominant, le mâle et la femelle alpha : c’est ce couple qui prend l’initiative des déplacements et de la chasse et qui régule les activités reproductrices. Suit le loup bêta, lieutenant du couple alpha. Tout au bas de l’échelle, se trouve le loup oméga, sorte de brebis galeuse et de souffre-douleur(1). Au milieu, les enfants, louveteaux et jeunes loups âgés de 2 à 3 ans.

Au sein de la meute, l’ordre social repose sur un certain nombre de rituels. La présentation des crocs : en tenant dans sa gueule le museau d’un subordonné, le mâle dominant réaffirme son autorité et évite ainsi les luttes intestines. La manière d’uriner : seul le couple dominant urine en levant la patte. Tous les autres, quel que soit leur sexe, le font accroupis. Le respect des distances : dès 60 mètres, un loup subordonné adopte un comportement de soumission envers le dominant (queue entre les jambes et oreilles plaquées vers l’arrière).

La position du mâle alpha n’est pas immuable : une faiblesse dans son comportement peut entraîner un changement subit de statut. Certains mâles dominants peuvent le rester jusqu’à 8 ans, d’autres ne gardent ce statut qu’une seule année. C’est toujours à travers le jeu, qui sert à tester la force et la volonté d’un individu dans la meute, que s’organise la vie du groupe.

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Chasse, quotas, idées reçues et vérités cruelles

Les loups privilégient toujours le gibier sauvage lorsqu’il est disponible et ne chassent qu’exceptionnellement en dehors de tout besoin vital. Cependant, il serait illusoire de leur prêter un comportement rousseauiste : dans l’emballement de la chasse, il leur arrive aussi de tuer par frénésie et plaisir.

D’une patience et d’une résistance à toute épreuve, ils se relaient à tour de rôle pour forcer leur proie jusqu’à épuisement. Cette violence est toutefois contrebalancée par le taux d’échec de leurs attaques qui est de… neuf sur dix.

Respectueux des limites territoriales d’une autre bande, les loups n’hésitent pas à interrompre leur poursuite pour éviter tout risque d’affrontement.

 

Noces éternelles et contrôle des naissances.

Même si cette thèse est désormais controversée, on prête aux couples de loups une très grande fidélité. L’espèce possède un système de reproduction original : à l’intérieur d’une meute, un seul mâle (généralement le mâle dominant) s’accouple avec une seule femelle. D’une année sur l’autre, le couple reproducteur reste stable. La période d’accouplement (qui a lieu en décembre ou janvier) est celle où la hiérarchie est la plus forte : elle engendre une castration comportementale chez les jeunes femelles qui n’entrent même pas en chaleur.

Après 63 jours de gestation qu’elle met à profit pour creuser une tanière, la louve alpha met au monde entre 4 et 6 louveteaux qui, sevrés à six semaines, vont rester dans la tanière jusqu’à l’âge de huit ou dix semaines. Dès 4 semaines, les différences génétiques de la portée s’affirment et il est déjà possible de déterminer le futur rôle social d’un louveteau.

 

Famille unie et pédagogie de pointe

L’éducation de la portée mobilise toute la meute durant 3 à 5 mois. Le groupe quitte les abords de la tanière et investit un site de rendez-vous (qui n’excède pas 4km 2). Jeunes loups et adultes se transforment en oncles et tantes et s’assurent du bon développement des louveteaux. Bien que la chasse soit un comportement inné chez les petits, les adultes leur en enseignent toutes les finesses stratégiques. L’apprentissage est basé sur le jeu (indispensable au développement harmonieux du louveteau) et sur l’imitation : mêmes séquences, inlassablement répétées, mimiques faciales appuyées, postures de pattes et de queues… Au bout de deux mois d’un tel entraînement, les louveteaux sont déjà plus expérimentés que les renardeaux ou les petits coyotes. Ce n’est qu’entre 2 et 4 ans que les jeunes loups quittent la meute. Cette dispersion est un impératif biologique : elle permet le brassage des gènes et assure l’expansion géographique de l’espèce.

 

 

Des hommes et des loups

Mythes et légendes

Le loup a longtemps été considéré comme un passeur qui défait les mondes et conduit les âmes ; un symbole des cycles de la vie. Tout en le combattant, les peuples primitifs lui font allégeance. Ils le représentent dans des peintures rupestres et sur des gravures, conservent leurs crânes et leurs fourrures, qu’ils utilisent souvent comme totem. Certains se font enterrer avec eux (des archéologues ont retrouvés des crânes, datant de 150 000 ans disposés devant plusieurs abris sous roches ainsi qu’une tombe très ancienne, vieille de 12 000 ans, où l’on trouve un canidé à côté d’un homme). « Devenir loup était une aspiration et une exigence commune à de nombreuses organisations guerrières, explique Geneviève Carbone, auteure de plusieurs ouvrages consacrés au loup(2). Mythologies et légendes sont peuplées d’hommes dont la généalogie ou l’apparence intègrent cet animal. De filiation en métamorphoses, c’est sa noblesse qu’on s’approprie. » Nombre de ces légendes sont associées à l’image de la louve maternelle et à celle de l’enfant-loup (qui donnera naissance à Mowgli, le célèbre personnage de fiction imaginé par Rudyard Kipling en 1893). C’est par la grâce d’une louve qui recueille, nourrit, puis épouse un enfant rescapé du massacre du peuple Hiong-nu que les Turcs estiment devoir la naissance de leur peuple, Tu Kuech, son fondateur, étant le fruit de l’union de l’animal avec le petit miraculé. La louve romaine, symbole de la pax romana, est à l’origine de la fondation de Rome en 753 avant JC après qu’elle a adopté les jumeaux orphelins Remus et Romulus. C’est encore sous la forme transitoire d’une louve que Leto donne naissance à Apollon et Artémis, après s’être unie clandestinement à Zeus.

Valeureux ancêtre pour des dynasties entières de guerriers, tels Gengis Khan qui se proclamait fils du loup bleu, le loup symbolise parfois l’apocalypse : dans la mythologie nordique, Fenrir, fils du dieu malfaisant Loki et de la géante Angerboda, serait la cause de la fin du monde (qu’il engloutirait d’un coup de gueule !) Ou incarne, au contraire, quantités de vertus : « Une légende esquimau veut qu’au jour de la création du monde, Kaïla, le dieu du ciel offrit le caribou au peuple du Grand Nord, raconte Geneviève Carbone. Quand il n’y en eut presque plus, le dieu leur envoya Amarok, l’esprit du loup, car ce dernier maintient le caribou en bonne santé. » Les Indiens Objibwa, qui vivent sur les bords du lac Huron, en attendaient salut et protection spirituelle. Aujourd’hui encore, les femmes l’invoquent en Anatolie pour vaincre la stérilité et les Iakoutes pour stimuler leur virilité.

En Occident, jusqu’au milieu du XIXe siècle, et en dépit de son image négative, le loup est détenteur de pouvoirs magiques : porter des jarretières taillées dans le cuir de l’animal permettrait de défier quiconque à la course ; mélangés en poudre, ses parties génitales, les poils de ses cils et de sa gueule garantiraient contre les infidélités. Salé et appliqué contre le bras, son œil guérirait des fièvres, ses excréments des maux d’yeux et ses canines des maux de dents des enfants.

 

Une cohabitation difficile

Loup8L’image du loup pâlit à mesure que les populations de cueilleurs et de chasseurs se sédentarisent. Agriculteurs et bergers lui deviennent hostiles. Dès le IVe siècle avant JC., Solon, l’un des 7 sages athéniens, met en place la première organisation de défense contre l’espèce : la loi Solon prévoit de récompenser de 5 drachmes toute personne tuant un mâle et de 1drachme celle qui tue une femelle. À la même période, le naturaliste romain Pline l’Ancien évoque les conflits opposant les hommes et les loups. Mais c’est avec l’apparition des trois grandes religions monothéistes, judaïsme, christianisme, et islam, que le loup devient véritablement le symbole du mal et l’ennemi de l’humanité. « Les philosophes de la Grèce antique, pères de l’histoire naturelle, ne concevaient pas l’homme hors de la nature. Avec le christianisme, s’installe une dichotomie profonde entre l’homme et l’animal, l’esprit et la matière. En isolant l’homme du reste de la création, on chasse en lui tout ce qui peut le rattacher à l’animal, explique Geneviève Carbone. Sauvage par excellence, le loup rejoint le clan des réprouvés. Autrefois fondateur de lignées prestigieuses, les enfants-loups sont désormais considérés comme des aliénés mentaux. »

Très tôt, dès le IXe siècle, la France adopte une politique de destruction systématique des loups avec la création, en 813, de la première louveterie, à l’initiative de Charlemagne. À partir de 1114, sous l’Inquisition, le clergé catholique recommande à chaque chrétien de participer aux battues. Les guerres incessantes et les épidémies qui sévissent à travers l’Europe, dont la peste noire, au XIVe siècle, favorisent encore son éradication. C’est chose faite en Angleterre à partir du XVIe siècle. La situation va perdurer jusqu’au XIXe siècle et la naissance d’une nouvelle science, l’écologie, inventée par Ernst Haeckel en 1866. Malgré cela, certains pays continuent d’encourager la destruction des loups. La Russie offre des primes à cette intention – 1200 roubles pour une femelle, 1000 pour un mâle et 300 pour un louveteau. « L’installation du loup a précédé celle de l’homme. L’histoire de l’expansion humaine montre que le loup n’a nullement empêché les hommes de se développer. L’inverse n’est pas vrai », conclut GenevièveCarbone.

 

Diabolisation et chasse aux sorcières

Écrits entre le VIIe et le IIe siècle avant J.C., les textes de l’Ancien Testament se déclarent ouvertement hostiles au loup : « Les chefs de Jérusalem sont comme les loups qui déchirent leurs proies et qui répandent leur sang, faisant périr les gens pour voler leurs biens », prophétise Ezechiel. 300 ans plus tard, l’Evangile de Saint Mathieu n’est pas plus clément : « Gardez-nous des faux prophètes, est-il écrit. Ils viennent à vous en vêtements de brebis. Mais en dedans, ce sont des ravisseurs. » En entretenant son image maléfique (on dit qu’il est l’ennemi mortel de l’agneau, en la forme de laquelle fut figuré le Christ), l’église accentue les peurs qu’inspire l’espèce aux populations rurales.

Dévoreur de brebis, mangeur d’hommes, vecteur de la rage, déterreur de cadavres, pourvoyeur de l’enfer… le loup véhicule toutes les craintes. Il est affublé de tous les défauts : « Fort devant, faible derrière, désagréable en tout, la mine basse, l’aspect sauvage, la voix effrayante, l’odeur insupportable, le naturel pervers, les mœurs féroces, il est odieux ; nuisible de son vivant, inutile après sa mort », constate Buffon en 1753. Du IVe au XVIIe siècle, les bestiaires apportent les preuves naturelles et organiques de son appartenance aux puissances du mal. Le loup, c’est le diable, ou, au minimum, sa monture et celle de ses agents. Les sorciers l’enfourchent pour aller au sabbat, tandis que les sorcières le tiennent par la queue en enfilant des jarretières faites de sa peau. Au Moyen-Âge, on brûle les loups-garous, ces créatures mi-hommes-mi bêtes, qui se métamorphosent en loup durant la pleine lune et auxquels on attribue une tendance marquée au cannibalisme.

Entretenue par les démonologues du XVIe et du XVIIe siècle, la réputation du loup fait des victimes collatérales. Femmes, juifs, protestants et hérétiques le rejoignent au banc des accusés, du XIVe au XVe siècle, mystères et oralistes présentent ainsi les juifs comme « des être plus cruels que les loups ».

Littérature et contes pour enfants participent également activement à la cabale menée contre l’espèce. « Jusqu’à la fin du XIXe siècle, où il est réhabilité par les romantiques avec «La Mort du loup », d’Alfred de Vigny, le loup est présenté comme un animal cruel, flagorneur, glouton, faux et impie, constate Geneviève Carbone. Dès leur plus jeune âge, les enfants connaissent le loup dévoreur à travers l’histoire des « Trois Petits Cochons », de « La Chèvre de Monsieur Seguin » et du « Petit Chaperon rouge », que Charles Perrault offrit en 1695 à la petite fille de Louis XIV ». En exploitant des motifs anciens (« Le Petit Chaperon bleu marine », de Boris Moissard) ou originaux (« Marlaguette », de Marie Colmant et Jean Franquin, « Loulou » de Grégoire Solotareff ») la littérature moderne témoigne du succès toujours considérable des loups. »

Ces récits continuent d’ancrer la peur du loup dans l’inconscient collectif. Entre 2001 et 2009, 5 films ont été consacré à la Bête de Gevaudan.

 

Après l’extermination massive, la réhabilitation et la recolonisation

Les études de comportement menées par les éthologues délivrent-elles l’espèce des légendes qui continuent de circuler à son sujet ? Permettent-elles de mieux comprendre le rôle écologique du loup ? Peut-on concilier le retour du loup avec les activités agricoles et l’aménagement du territoire ? s’interrogent Geneviève Carbone et Gilles Le Pape dans « L’Abecédaire du loup » publié aux Éditions Flammarion. Même s’il bénéficie officiellement d’un statut protégé depuis 1993 et la Convention de Berne – « La bête qui suscite la destruction et la désolation » selon les mots de Théodore Roosevelt, est désormais « Une espèce ayant le droit d’exister à l’état sauvage et dont la disparition entraîne une altération inadmissible de l’équilibre écologique », selon les termes du texte de la Convention -, le loup reste au cœur d’un débat souvent houleux.

C’est autour des années 1970 que l’espèce retrouve un avenir. Elle devient un marqueur de paysages indiquant la réussite écologique d’un espace protégé. Dès 1966, L’État du Minnesota aux États-Unis s’intéresse à sa protection. Dix ans plus tard, l’Europe l’imite – l’Italie d’abord, puis la France et enfin le reste de la communauté (à l’exception de l’Écosse où sa réintroduction fait l’objet d’un violent rejet). Alors que le déclin de la race est enclenché, un lent processus de retour naturel s’amorce.

 

 

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Le loup des steppes mongoles

Totems et faiseurs de rois

Entre le peuple mongol et les loups, c’est une histoire pleine de passion. Parce que la vie de ces nomades a longtemps conservé des aspects primitifs – « Ils étaient comme une armée en marche, se déplaçant avec le simple nécessaire », observe le héros du roman de Jiang Rong, la fréquentation des loups ou leur évitement, agit comme un effet miroir. Le caractère indomptable, la puissance et l’organisation de l’animal les fait le placer au dessus de toutes les autres créatures. Devoir lutter contre lui pour survivre, comme lui-même chasse pour se nourrir, crée, entre hommes et loups, un lien quasi-mystique. Mais, dans la steppe, l’homme s’incline devant l’animal : c’est le loup et non l’homme qui crée les lignées de guerriers. C’est sa peau que l’on accroche à l’entrée des yourtes pour indiquer sa valeur et se protéger du destin. C’est son esprit que l’on cherche à acquérir. « Nous sommes ses apprentis », confie le vieux Bilig au jeune instruit dans « Le Totem du loup ».

En prétendant descendre directement du « Loup bleu », symbole du Ciel et père de la terre, Gengis Khan s’inscrit dans cette tradition. En Mongolie, on prête à presque toutes les grandes dynasties une filiation avec les loups. C’est l’une des filles du roi des Huns que son père promet au Ciel, qui se livre à cet animal ; l’enfant qui naît de cette union devient le fondateur d’un pays paisible dont les habitants ont la particularité d’hurler aux loups. C’est Batchagan, l’ancêtre des Yuan, né d’un loup gris et d’une daine pâle. C’est Yishi Nishidou, un Tujue, né d’une louve, qui réussit à échapper au massacre de sa tribu grâce à des pouvoirs hérités de sa mère, alors que tous ses frères périssent.

Lorsqu’ils ne doivent pas leur naissance à l’animal, les guerriers lui doivent souvent le salut : Mokun, le roi de Wasan, est sauvé par une louve qui l’allaite après le passage dévastateur des Huns dans le royaume de son père. Réduit à l’état sauvage et contraint de vivre dans les montagnes, un aïeul de Gengis Khan parvient à subsister durant plusieurs années en se nourrissant des restes de leurs repas. Transmises oralement, ces légendes ne traversent guère les frontières. « Le grand malheur des Mongols, c’est qu’ils n’écrivent pas leur histoire », fait dire Jiang Rong au vieux Bilig.

 

Un envoyé du ciel qui protège la nature

Le peuple mongol en est convaincu : le loup des steppes est un envoyé du Ciel ; il est sur terre pour protéger la steppe et est le garant de l’écosystème. En chassant, mais dans une proportion raisonnable, les gazelles qui constituent un véritable fléau, l’espèce les empêche de détruire les pâturages où vont brouter bœufs, chevaux et moutons, préservant ainsi la nature. Elle contribue également à maintenir la « bonne santé » des troupeaux de chevaux : en laissant ceux-ci exposés à ses attaques, elle leur permet de conserver vigilance et résistance à la course prolongée, leur évitant de « s’amollir » mais aussi de proliférer, ce qui engendrerait une consommation accrue de fourrage. Dans le souci d’appliquer le principe du « juste milieu », une règle qui consiste à rechercher harmonie et équilibre dans la contradiction pour en tirer le meilleur parti, les hommes de la steppe chassent les loups en retour au printemps mais prennent, eux aussi, soin de ne pas les exterminer. Chez les uns comme chez les autres « la grande vie », c’est-à-dire l’herbe des pâturages, l’emporte sur « la petite vie », celle des êtres dont la survie dépend in fine de l’herbe.

 

Tengger

Appelé aussi Tengri, Tengger est le dieu du cosmos. Il est considéré comme l’auteur de toutes les choses visibles et invisibles et contrôle le destin du monde. Le culte que lui vouent les Mongols incorpore des éléments du chamanisme, de l’animisme, du totémisme et du culte des ancêtres. Le loup est toujours le trait d’union entre ce Dieu, les hommes et les animaux. Il transporte leurs âmes vers lui.

 

Passeur d’âmes

Dès le VIe siècle et jusqu’à la fin des années 1970, les Tibétains de l’Himalaya et du Tibet proprement dit offraient les découpes des cadavres aux vautours, en pratiquant l’inhumation céleste. Les populations de Mongolie-Intérieure font, quant à elles, appel aux loups pour faire monter l’âme des défunts jusqu’à Tengger, la croyance voulant qu’il soit pour eux la seule et unique échelle leur permettant de grimper vers le Ciel éternel. La famille dépouillait de ses vêtements le corps du mort, l’enroulait dans un linceul, puis déposait sa dépouille dans une charrette. Conduite par les plus vieux membres mâles du clan, la carriole était menée à vive allure vers le terrain d’inhumation céleste, de sorte que les soubresauts finissent par faire tomber le corps à terre. La famille installait le mort face vers le ciel la tête orientée vers le sommet de la pente, livrant sa dépouille en sacrifice aux loups. Lorsqu’au bout de quelques jours, il ne restait plus d’elle qu’un squelette, c’est que l’âme du mort avait été accueillie par Tengger. S’étant nourris de viande toute leur existence, les Mongols estimaient qu’il était juste d’être mangés à leur tour.

 

(1) Laissés pour compte et manquant de tempérament, les loups omega ont souvent préféré s’associer aux chasseurs primitifs en se plaçant sous leur autorité. En devenant des chiens, ils sont à l’origine d’une division de l’espèce.

(2) Geneviève Carbone est l’auteure de « La Peur du loup », éditions Découvertes Gallimard 1994, « Destination loups », collection Ushuïa, les éditions du Toucan, Solar, et co-auteure, avec Gilles Le Pape, de « L’ABCédaire du loup », aux éditions Flammarion.

 

La population des loups : chiffres par pays

La Russie, plus grand réservoir du monde

On y évalue à entre 40 000 et 100 000 le nombre de loups. La Russie est le seul pays où le statut d’espèce protégée est ouvertement bafoué.

La Mongolie, entre densité et destruction

Avec une population de 30 000 individus, la Mongolie est la 2e région la plus peuplée. Mais les loups continuent d’y être chassés pour leurs fourrures et leurs propriétés médicinales.

La Chine

6 000 loups y vivraient. Officiellement, l’espèce est protégée. Mais les experts chinois affirment qu’elle est en voie de disparition. Depuis 2000, aucun indice de la présence du loup n’a été observé au cours des études menées dans plusieurs zones test de la province du Hunan.

Les États-Unis pionniers dans la protection de l’espèce

Premier pays à réclamer la protection du loup, les États-Unis sont aussi les seuls à avoir réintroduit des espèces sur leur territoire, le loup gris dans le parc de Yellowstone, le loup rouge en Caroline du Sud et le loup mexicain en Arizona et au Nouveau Mexique. En 2006, environ 4 000 individus étaient recensés, dont plus de 3 000 dans le Wisconsin.

La Roumanie, L’Espagne et La Pologne dans le peloton de tête européen

Avec 2 500 loups, La Roumanie détient la plus grande population de loups en Europe. Elle est talonnée par l’Espagne (2000) et suivie de très loin par la Pologne (850).

La France dans la bonne moyenne

On y a recensé 250 loups en 2013. Estimés à environ 7 000 à la fin du XVIIIe siècle, les loups avaient pratiquement disparu en 1930, seuls quelques individus subsistaient encore en Dordogne, en Charente, dans la Vienne et en Haute Vienne. C’est en 1992, dans les Alpes du Sud, que l’on observe le retour de quelques spécimens venus du massif des Abruzzes. Leur présence s’explique à la fois par la politique de protection, le reboisement et la réintroduction de gibier sauvage par les chasseurs. Si la présence de loups a également été détectée dans le Massif Central, les Pyrénées et le Jura, on estime que 90% des loups se trouvent dans les Alpes avec une densité de population particulièrement importante dans le massif du Mercantour. On a recensé 20 cas de reproduction en 2013, 13 cas de mortalité dont 7 par autorisation de tirs. La France est derrière la Grèce, la Slovaquie et l’Italie qui comptent respectivement 500, 350 et 300 loups, mais loin devant la Scandinavie, la Tchéquie, l’Allemagne la Hongrie et Allemagne qui n’en abritent chacune qu’une centaine.